Notes de Montaigne et de ses successeurs

Ephemeris historica, Paris, Michel Fezandat et Robert Granjon, 1551
Localisation : Bibliothèque municipale de Bordeaux : Fonds patrimoniaux, Ms 1922

Introduction (A. Legros, 03/07/2013)
Fac-similés
Édition (A. Legros, 2013)

Introduction

Destiné à devenir un lieu de mémoire à usage personnel ou familial, l’Éphéméride historique (Ephemeris historica, Paris, Michel Fezandat et Robert Granjon, 1551, désormais Beuther) s’ouvre sur une dédicace de l’auteur, Michaël Beuther (1522-1587), juriste, historien et poète, à l’évêque humaniste de Würzburg, son protecteur. Viennent ensuite deux pièces, l’une en prose, l’autre en vers, adressées par Johann Richius à Camerarius et à Melanchthon, puis une élégie latine de Petrus Lotichius Secundus (Peter Lotz) adressée elle aussi à Camerarius (Joachim Liebhard, ce grand humaniste et important réformateur, était disciple d’Érasme et de Melanchthon), et enfin deux pièces en vers latins et grecs en hommage à l’auteur. Le volume s’achève sur une courte note érudite au lecteur, une série de commentaires savants (« In supputationem Annorum mundi », « De mensibus Hebræorum », « De mensibus Græcorum ») et un « Index Calendarii ». L’Ephemeris historica est en effet une sorte de calendrier commémoratif, un memorandum (« ce dont il faut se rappeler »), et non pas un agenda (« les choses à faire »), bien qu’il nous fasse spontanément penser à cet usage moderne dans la mesure où il consacre chaque page à un jour de l’année depuis le 1er janvier (l’Allemagne avait adopté le « nouveau style » dès 1544, neuf ans avant la France), ainsi qu’une page intercalaire au seuil de chaque mois.

Chaque page de l’éphéméride proprement dite comprend une partie imprimée et une partie vierge, de longueurs inégales. Après avoir indiqué le mois et le quantième selon trois usages et dans les trois langues de référence (latin, grec, hébreu), la première fait mention, mais pas toujours, de quelques faits historiques qui ont eu lieu ce jour-là, par exemple la destitution de Tarquin le Superbe le 23 février 507 avant J.-C. (« anno ante nat. Chr. 507 »), la mort du roi des Vandales le 23 janvier 467 après J.-C. (« anno post nat. Chr. 467 ») ou, plus récente, la naissance du dauphin François le 28 février 1518. D’étendue variable, et parfois réduite à néant, la partie laissée blanche semble inviter le lecteur-usager à compléter la liste de faits remarquables et datés du même jour par d’autres faits de la vie religieuse, nationale, régionale, communautaire, familiale ou personnelle, appelés à recevoir ainsi, par métonymie, une sorte d’aura historique. Le livre semble même avoir pour objectif principal cette inscription de la petite histoire, celle de vies plus ou moins minuscules, dans la grande histoire, glorieuse et pluriséculaire.

Malgré cette invitation à l’annotation manuscrite, la plupart des exemplaires du Beuther conservés dans des bibliothèques publiques sont dénués de toute note, même quand ils se signalent par la présence d’un ex-libris. Dans l’état actuel de notre enquête (S. Geonget, R. Jimenes, A. Legros, « Annoter l’Éphéméride de Beuther : les pratiques comparées de deux contemporains de Montaigne », BHR 77, 2015/3, p. 505-535), huit seulement sont annotés, conservés à Cambridge, La Rochelle, Lille, Lyon, Paris (BnF), Solothurn ou Soleure, et Bordeaux-Mériadeck où se trouve l’exemplaire de Montaigne et de ses successeurs (Fonds patrimoniaux : ms. 1922). Divers (Rasse des Nœux, des dominicains, un étudiant en droit, la famille de Montaigne), les annotateurs de ces exemplaires se servent du Beuther comme livre de raison, bien qu’on n’y trouve guère de comptabilité. Ils y enregistrent les faits marquants de leur propre vie et de celle de leurs proches, condisciples, parents, amis et relations, ou frères en religion : naissances, baptêmes, mariages, morts, déménagements, fondations, missions. Y prennent place aussi les voyages et les déplacements, les charges exercées, les titres et honneurs acquis, les noms de gens importants qu’on a pu croiser. Comparé aux autres témoins, le Beuther de Montaigne se signale par son caractère familial et seigneurial, et surtout par son élection du français, à cinq notes latines près.

Sur son exemplaire, sans doute acheté dès sa parution et à Paris, en 1551, « Michael Montanus » a d’abord enregistré sa propre naissance, un 28 février 1533 (nouveau style). Des cinq notes latines qu’il a rédigées de sa main, celle-ci est la seule à ne pas avoir été barrée plus tard de traits obliques, seulement d’une double biffure horizontale pour supprimer, par deux fois, le nom roturier. Les autres notes sentent l’étudiant en droit de culture humanisme, mais aussi le fils d’un soldat des guerres d’Italie : congé des magistrats romains le 31 décembre, décès et « tombeau » littéraire prestigieux de Marguerite de Navarre, morts simultanées des lecteurs royaux Vatable et Toussain, victoire d’Agnadel contre les Vénitiens. Une étude comparative des graphismes permet d’affirmer aujourd’hui que, contrairement  à une idée reçue et tenace,  la main qui a tracé ces notes sur le Beuther est bien la même que celle qui a inscrit en 1549 l’ex-libris « Michael Eyquemius Montanus Burdigalensis » sur la page de titre d’un Térence récemment retrouvé. On trouve aussi un ex-dono de même facture sur un Vida conservé à Cambridge, où le jeune Montaigne précise que l’exemplaire lui a été offert par un certain Sandras, Parisien. Paris, dira plus tard l’auteur des Essais, a mon cœur depuis ma naissance…

Autre date importante du Beuther, en quelque sorte inaugurale : celle de la mort de Pierre Eyquem de Montaigne, le 18 juin 1568. A partir de cette date, c’est en tant qu’héritier de la seigneurie que Michel, son fils, fera usage de son Beuther, désormais en français et d’abord pour y rassembler les données fondamentales : naissance du père, naissance des frères et sœurs, mariage avec Françoise de La Chassaigne (donc naissance de cette dernière). Viennet ensuite, en 1571, l’admission dans l’ordre de Saint-Michel, la naissance et la mort d’une première fille (d’autres suivront…). Toutes ces premières notes en français se signalent, entre autres spécificités graphiques (ainsi du g à longue boucle), par l’usage de la forme phonétique « oë » pour « oi », comme dans les marges du Nicole Gilles annoté. Par la suite, sur le Beuther comme ailleurs, après abandon de l’orthographe réformée, « Françoëse » deviendra « Françoise » et « moi » sera préféré à « moë ». Il devient alors difficile de dater les interventions de Montaigne, qui s’étalent sur une vingtaine d’années, comme les Essais eux-mêmes, et sont sans doute rédigées ou complétées par lots, de façon intermittente. Deux sont plus développées que les autres : en 1584, un 19 décembre, le séjour de Henri de Navarre et de sa suite à Montaigne (triple fierté : d’avoir hébergé un souverain qui lui faisait confiance, d’égrener les noms des grands qui l’accompagnent et d’avoir pu accueillir tant de monde en sa demeure) ; en 1588, un 10 juillet, l’embastillement de Michel et sa libération (là encore, même s’il passe encore dans la note quelque chose de l’appréhension qu’a dû éprouver celui qu’on avait ainsi « pris prisonnier » en un moment si trouble, une certaine satisfaction se fait jour, d’avoir été considéré comme une prise importante par le duc d’Elbeuf et surtout d’avoir intéressé à sa cause Catherine de Médicis, le duc de Guise et le secrétaire d’état Villeroy). La dernière note de Montaigne sera, à la date du 31 mars 1591, celle qui enregistre la naissance de sa première petite-fille, la seule qu’il connaîtra. Dans l’état actuel de l’exemplaire, on compte au total 46 notes autographes de Montaigne sur son Beuther, dont certaines biffées et réécrites à une autre date.

Le Beuther passe ensuite par d’autres mains. Et d’abord pour enregistrer, le 13 septembre 1592, la mort de « Michel seigneur de Montaigne ». J’ai pensé un moment que la main pouvait être celle de Françoise de La Chassaigne, veuve de Michel, et qu’elle avait de surcroît pu rédiger les notes du 11 juillet 1594 et du 27 novembre 1595. N’était-elle pas la détentrice du Beuther depuis la mort de son époux ? En dépit de l’absence de tout encadrement du millésime pour ces trois cas, le graphisme est toutefois très semblable à celui des sept autres notes avérées de Bertrand de Matecoulon, petit frère de Michel et son voisin (R. Trinquet, puis M. Simonin, « Eléonore de Montaigne », L’encre et la lumière, Genève, Droz, 2004, p. 597-645), bien que le millésime y soit toujours encadré. Le plus jeune fils de Françoise a pu se charger de cette tâche en attendant le retour de Léonor, la fille de Montaigne qui, veuve de son premier mariage, reviendra bientôt habiter auprès de sa mère. Elle a laissé, quant à elle, quatre notes sur le Beuther, dont une pour signaler, à la suite de son oncle Bertrand et probablement en 1614, que le corps de Michel de Montaigne avait été inhumé par sa veuve dans l’église des Feuillants de Bordeaux. Elle signale ensuite son second mariage, les fiançailles de sa fille, la naissance d’une seconde fille (et future héritière), Marie de Gamaches. C’est sa propre mort, à Auch, qu’enregistre Bertrand en reprenant la main ce 23 janvier 1616. On a de lui six autres notes, outre les trois déjà considérées. Après avoir fait mention de son mariage, le 10 septembre 1591 (millésime encadré), ce que son frère avait apparemment omis, il note avec soin les naissances de ses enfants et petits-enfants Belcier jusqu’en 1623, et avec émotion la mort de son fils Gabriel, un « très gentil cavalier ». La note du 14 janvier 1627 qui lui est attribuée (Simonin d’après L. Gardeau, p. 615) n’est en revanche pas de lui.

Nous appellerons, faute de mieux, « Belcier 1 » la main qui a ensuite enregistré la naissance de cinq autres enfants de Madeleine de Montaigne, fille de Bertrand et de Lancelot de Belcier, sieur du Gensac, entre 1627 et 1635, et à l’exception de celle du dernier né, Louis. La même main (celle de Madeleine elle-même, mais alors au prix d’un étrange lapsus calami, le 16 mai 1631 ?) a aussi consigné le 25 août 1610 la naissance d’un petit « Joumard » en Périgord (même nom que dans Simonin, p. 621). Rédactrice de 19 notes, la main que nous appellerons « Belcier 2 » appartient assurément elle aussi à la descendance Belcier issue de Bertrand, puisqu’on trouve à la page du 9 avril, jour du mariage de Jeannetin de Belcier avec Madeleine de Ségur, cette précision : « Mon frère Jeannetin ». Ce pourrait être Claire, si on remarque que la même main n’a pas oublié les enfants et petits-enfants nés de son union avec Jean-Jacques de Lamberterie. Elle n’oublie pas non plus de suivre les destinées des enfants issus du mariage de Marie de Gamaches et de Louis de Lur, héritiers de Montaigne en ligne directe. C’est dans cette descendance que la famille attendait un mâle qui « relevât le nom et les armes » du grand-père. Las ! les deux garçons ont des destinées tragiques. Restent trois filles, dont Marguerite, longtemps en procès avec sa cadette, Claude-Madeleine. Qu’elle soit ou non celle de Claire, la main « Belcier 2 » n’a garde d’oublier la descendance de Marguerite, en quelque sorte prioritaire : deux garçons là aussi, mais ils meurent, et la fille restante n’aura pas d’enfants… La place est libre, si on peut dire, pour la cadette, Claude-Madeleine, puis pour sa progéniture, après un long procès contre sa sœur aînée (la relation de voyage du procureur Courtois, premier visiteur connu du château de Montaigne, donne quelque idée de cet imbroglio judiciaire : voir A. Legros, Essais sur poutres. Peintures et inscriptions chez Montaigne, Paris, Klincksieck, 2000, 2003, annexes). C’est également à « Belcier 2 » qu’on doit la note curieuse sur le tremblement de terre du 21 juin 1660 et l’épouvante qu’en conçut le roi Louis XIV, venu alors à Saint-Jean de Luz pour son mariage avec l’Infante d’Espagne : « il prit la reine entre ses bras et l’emporta à la chambre des filles ». Le phénomène dura « l’espace d’un Ave Maria »…

La main de Claude-Madeleine est, quant à elle, authentifiée par au moins deux notes : celle de la page « Februarius » où elle enregistre la naissance de Jean de Ségur (« mon fils ») en 1676, et celle du 28 mars où elle signale la mort au combat de Mr de Montasau (« mon époux ») en 1677. Elle est aussi reconnaissable par ses maladresses, tant dans la mise en page que dans son manque de maîtrise de la langue écrite et dans l’intérêt plus ou moins grand de ses notes, au nombre de 24 (parmi elles, le détail comptable des démêlés qu’elle a eus avec son « mugnier » ou meunier et son « autesse » ou hôtesse »). Grâce à elle, toutefois, on a des renseignements sur les destinées de ceux dont une autre main avait salué la naissance : dates et parfois circonstances de leur mort, lieu de leur inhumation, toutes précisions qu’elle ajoute à des notes déjà en place, en bonne gestionnaire du Beuther.

Selon toute vraisemblance, c’est à Jean de Ségur, son fils, donc le petit-fils de Marie de Gamaches et l’arrière petit-fils de Léonor, que l’on doit les ultimes notes du Beuther, d’une écriture serrée et régulière. Neuf en tout, enre 1699 et 1716. Il y est question de la descendance dudit Jean de Ségur et de son épouse, née Gauffreteau (famille de l’auteur de la Cronique Bourdeloise, dont on retrouve le nom, mais cancellé, sur la page de titre du Térence annoté par Montaigne), ainsi que de la famille alliée des Pontac. C’est sans doute en tant que nouveau propriétaire de Montaigne et déclaré tel par décision de justice en 1699, que Jean de Ségur a écrit sa première note, précisément à cette date (Legros, p. 441-445).

La présente édition apporte ainsi quelques éléments nouveaux par rapport à l’ouvrage de référence que constitue encore, à quelques erreurs ou approximations près dans la transcriptions et surtout l’attribution des mains (notamment pour les notes latines), l’étude fouillée de Jean Marchand, Le livre de raison de Montaigne, Paris, Compagnie Française des Arts Graphiques, 1948, ouvrage utile en raison des tableaux généalogiques en fin de volume, de l’index des noms et de plusieurs commentaires biographiques auxquels il renvoie. La numérisation intégrale du Beuther de Montaigne, avec insertion d’un carton pour toutes les pages manquantes, offre aujourd’hui la possibilité d’un examen attentif du document en couleurs et son agrandissement : un progrès manifeste par rapport au fac-similé en niveaux de gris publié par Marchand, quelle que soit sa qualité pour l’époque. Elle permettra à tout le moins de vérifier que la page de la Saint-Barthélemy (24 août) est bien présente, mais vierge de toute annotation (la remarque vaut aussi pour les exemplaires annotés de Lyon, Lille, Tours, La Rochelle et Paris) et que si celles de la Saint-Barthélemy dite bordelaise font défaut, elles sont loin d’être les seules.

Elle permettra sans doute aussi de laisser un peu reposer le précieux volume de la Bibliothèque Mériadeck, passablement malmené au cours des siècles. Selon le témoignage de François-de-Paule Latapie, un ami des Montesquieu, l’ouvrage avait été aperçu au château par le curé de Saint-Michel, Gabriel Bouquier, vers 1750. Après bien des péripéties qui l’ont conduit jusqu’en Amérique, il est revenu à Bordeaux, plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge… Usage, ou plutôt usure : de la page de titre, il ne reste environ que le tiers, si bien qu’on ne saurait dire si Montaigne y avait inscrit une marque de possession. Dans l’état actuel, plus d’une trentaine de feuillets manquent, où se trouvaient peut-être des notes manuscrites ; une trentaine d’autres se réduisent à des fragments si petits qu’on ne saurait dire si les feuillets contenaient ou non des annotations ; sur quelques autres enfin les parties conservées permettent ou non la restitution de texte suivant la surface conservée, à l’exception de la page « November » dont le texte manuscrit a manifestement été découpé aux ciseaux (c’est le seul cas). Les feuillets les plus endommagés et ceux qui ont disparu se trouvent presque tous au début du livre. La reliure en parchemin et à rabats a beaucoup souffert elle aussi, surtout au premier plat, réduit au moins de moitié. On lit encore au dos un titre à la plume, vraisemblablement allographe : « Ephemeris [?] / Historica / Michaelis / Beutherij ».

En proposant trois modes successifs de transcription (version diplomatique, texte régularisé, modernisation minimale) la présente édition numérique renouvelle celle que j’ai publiée dans Montaigne manuscrit (Paris, Editions Classiques Garnier, 2010, p. 67-102), ouvrage auquel on voudra bien se reporter pour des commentaires de détail et une mise en perspective des traits caractéristiques de la main de Montaigne et de l’évolution du tracé de certaines de ses lettres (voir aussi « Michaelis Montani annotationes… Le “Giraldus” de Montaigne et autres livres annotés de sa main », Journal de la Renaissance, vol. 1, 2001, p. 12-88).

Alain Legros, 3 juillet 2013
mise à jour du 7 novembre 2014
nouvelle mise à jour du 31 janvier 2016

Les Beuther

Édition intégrale par Alain Legros (2013)

  1. Version diplomatique
  2. Version régularisée
  3. Version modernisée et traductions

 


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