César annoté par Montaigne

I Commentari di G. Giulio Cesare, Anvers, Christophe Plantin, 1570
Localisation : Château de Chantilly, Bibliothèque du Musée Condé : XII D 58

Introduction (A. Legros, 06/05/2014)
Notice (A. Legros, 2014)
Fac-similé
Édition (A. Legros, 2014)

Introduction

Parmi les quelques livres annotés par Montaigne et parvenus jusqu’à nous, le César de 1570 acquis par le duc d’Aumale et conservé à la Bibliothèque du Musée Condé de Chantilly est assurément celui qui comporte le plus d’annotations marginales en français : plus de 700, dont presque 500 autographes. Quelques-unes d’entre elles ont été transcrites par le Dr Payen lorsque l’exemplaire appartenait encore à Mr Parison, puis reproduites dans les Œuvres complètes de Montaigne éditées par le Dr Armaingaud. Plus récemment A. Tournon a repris et poursuivi ce travail en appendice de son livre De la glose à l’essai, mais c’est seulement avec la publication du fac-similé intégral du livre procuré par A. Gallet que la totalité des transcriptions a été publiée, elles-mêmes un peu retouchées par A. Tournon et A. Legros dans diverses publications (références bibliographiques à l’entrée des transcriptions). La présente édition innove en ce qu’elle propose trois états de transcription, conformément au protocole proposé aux BVH pour les autres notes de lecture autographes de Montaigne.

Le lecteur des Essais a pu constater plus d’une fois l’admiration que leur auteur vouait à César, à la fois en tant que stratège et en tant qu’écrivain. Il mentionne son nom plus d’une centaine de fois, il cite volontiers et la Guerre des Gaules et la Guerre civile, précisément les deux seuls Commentaires que Montaigne lecteur ait ici annotés (il a possédé au moins deux autres éditions, sans notes). Cette admiration n’est toutefois pas aveugle, puisque toutes les qualités de César ont été mises, selon lui, au service d’une cause détestable. Si Montaigne trouve plus juste la cause défendue par Pompée, lui aussi grand général, il est à l’évidence plus impressionné par César. Il l’est aussi, à son époque, par Henri de Guise, pourtant à la tête de la Ligue… C’est apparemment la Guerre civile qui l’a le plus intéressé, sans doute parce qu’elle pouvait permettre des comparaisons avec les « troubles » de son temps. Non seulement c’est elle qu’il finit de lire en premier, mais encore c’est à elle seule qu’il consacre toute une page de louanges, le 25 février 1578 (trois jours avant ses 45 ans), quand la Guerre des Gaules n’obtient qu’un « achevé de lire » du 21 juillet 1578 en haut de la page en regard, sans aucune appréciation. Si on lit l’ouvrage dans l’ordre, on ne manquera pourtant pas de commencer par les marginalia de ce tout premier commentaire de César et de constater qu’ils sont d’une autre main, très différente de celle de Montaigne.

L’hypothèse qu’il ait pu changer d’écriture à ce point en deux ou trois ans (l’exemplaire est sorti des presses en 1575, comme l’indique l’excudebat final) tient d’autant moins qu’il faudrait alors admettre qu’en à peine trois ans et sur un même document Montaigne ait changé sa façon de tracer les chiffres entre deux barres obliques, ou encore qu’il ait abandonné l’epsilon et découvert la cédille (le premier scripteur écrit « facon », alors qu’on trouve ensuite « façon », avec cédille inverse, sous la plume de Montaigne), pratiques dont tous les documents antérieurs montrent qu’il les avait fait siennes depuis longtemps. Une attention un peu soutenue et la consultation de l’original, où se voient bien la différence des encres et l’épaisseur des traits (moins évidente sur le fac-similé en niveaux de gris), permet au reste de constater par deux fois l’insertion de notes de la main de Montaigne lui-même au milieu de celles du premier scripteur, déjà en place comme le montre à l’occasion certain chevauchement partiel révélateur d’une chronologie (p. 53). Deux autres ont été prolongées par des numéros de pages, eux aussi autographes.

Or le premier scripteur s’arrête net en haut de la page 103. La suite de la Guerre des Gaules sera entièrement annotée par Montaigne, ainsi que la Guerre civile, où les renvois aux numéros de page se font beaucoup plus nombreux, ainsi que les soulignements de phrases faisant sentence (ceux de la Guerre des Gaules peuvent donc aussi, rétrospectivement, être attribués à Montaigne). Tout se passe donc comme si, ainsi qu’il le confie dans les Essais, Montaigne s’était fait faire la lecture d’une bonne partie de la Guerre des Gaules par un secrétaire et que celui-ci avait pris des notes brèves sous sa dictée ou son contrôle (mêmes centres d’intérêt, même syntaxe, sans oublier la note de la page 68 à la première personne). Puis la lecture a été interrompue ou arrêtée pour une raison quelconque. Quand il s’est replongé dans son César, plume à la main et sans amanuensis cette fois, Montaigne a entamé tout de suite la Guerre civile, d’un bout à l’autre et jusqu’à la note de synthèse finale, enthousiaste. Ce n’est qu’ensuite qu’il a mené à son terme sa lecture de la Guerre des Gaules, toujours plume à la main, achevant le travail d’annotation du secrétaire qu’il complète d’ailleurs en quatre endroits, et ce jusqu’au 21 juillet 1578, soit cinq mois plus tard. Est-ce aussi vers cette même époque qu’il a repris la lecture de son Lucrèce pour l’annoter, cette fois, en français ?

Pour celui qui consent à s’y plonger, les notes du César n’ont rien d’austère. Si l’on s’intéresse aux graphies (voir la version diplomatique), on trouvera, comme sur le Nicole Gilles, dans le Beuther ou dans les arrêts du Parlement au rapport de Montaigne, quelques traces de ce que fut la langue écrite de Montaigne avant la relative mise aux normes, par l’imprimeur, des premiers Essais. Par exemple, l’utilisation d’un accent intérieur pour s amui (« e’pee » pour « espee »), ou bien l’indice d’une prononciation régionale (« doune » pour « donne »). Quant aux petites phrases brèves, le plus souvent sans verbe, elles ne sont peut-être pas étrangères à l’adoption par l’auteur des Essais d’un style parfois coupé (Plaisants gendarmes…). Et la longue note de synthèse, tout aussi dépourvue de ponctuation que celle qui clôt la lecture du Quinte-Curce ou bien que les arrêts au rapport de Montaigne ou encore que ses lettres-missives, seules des majuscules permettent de la scander…

Mais c’est surtout les liens qu’on peut faire avec tel ou tel passage des Essais ou, anachroniquement, avec notre propre époque, qui retiendront peut-être l’attention : utilité du son des tambourins et des trompettes à la guerre (cf. les ornements et chants de nos églises « de tres-utile effect »), étendue de sa « suite » de clients signalant l’homme d’importance (cf. le cannibale de Rouen et l’homme dit « populaire », car riche d’« amis » sur nos réseaux sociaux) ; stratégie de la douceur chez César ; méfiance des druides à l’égard de l’écrit, leur goût du secret, existence chez eux d’un « pape » et d’une « excommunication » ; société répartie en trois ordres (druides, chevaliers, peuple) ; religion naturaliste et sans clergé des Germains, crédulité et curiosité gauloises ; fabrication de ponts, toits en paille de seigle made in Gaule, soldats portugais toujours munis d’embarcations, peintures de guerre des Anglais, abri des chariots disposés comme dans un western, cheveux de femme utilisés pour faire des cordages, terrifiantes machines de guerre transportées par bateaux… Autant de remarques qui sont d’abord celles de César conquérant et narrateur, mais que Montaigne pour ainsi dire enfile, comme s’il dressait dans les marges un inventaire des diverses façons de combattre, se vêtir, manger, se déplacer, croire… Ethnographie et art de la guerre. Ressemblances et différences. Anthropologie plus que philosophie, à moins qu’on ne considère avec Cicéron que « philosopher c’est apprendre à mourir », car ici aucune mort n’est oubliée, et Montaigne déplore qu’on passe trop vite sur celles de « Vercingentorix » et de « Pompeius » (il dira la même chose à propos d’Alexandre sur son Quinte-Curce).

Deux ans plus tard allaient paraître les premiers Essais. Sans qu’on puisse le considérer comme document génétique à proprement parler, le César annoté est contemporain de leur toute dernière rédaction. « Quand je considere la grandeur incomparable de ceste ame, j’excuse la victoire, de ne s’estre peu depestrer de luy, voire en ceste tres-injuste & tres-inique cause » : à un mot près, même texte dans les Essais (II, 33) et dans la note de synthèse sur laquelle s’achève l’annotation du César de Montaigne.

Fac-similé

Édition par Alain Legros

  1. Version diplomatique
  2. Version régularisée
  3. Version modernisée

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