Notes de lecture de Montaigne

Parmi la centaine d’ouvrages conservés de la « librairie » de Montaigne, quatorze se signalent particulièrement à notre attention par les notes de lecture qu’il y a insérées, dans les marges, sur les gardes ou en fin de volume. Plus de 2200 notes au total, en latin et en grec (citations) pour les plus anciennes, en français le plus souvent, en italien par exception. Parfois le même ouvrage a fait l’objet de deux campagnes d’annotation distinctes. Sur la base des analyses graphiques et orthographiques, mais aussi parfois grâce aux dates d’acquisition et de lecture quand elles sont indiquées, on peut remarquer une évolution dans la façon de lire, d’écrire et d’annoter, de l’étudiant de 15-16 ans à l’auteur et ex-maire de 54 ans.

Parmi les lectures et notes de Montaigne étudiant figurent le Virgile acquis en 1549 (une seule note en latin et des marques de scansion) et surtout le Térence de 1538 récemment retrouvé en main privée, qui contient deux ex-libris autographes datés (1549, 1553) en relation avec deux campagnes d’annotations latines distantes de cinq ans (près de 230 notes en tout) : le garçon de 15-16 ans se contente de compléter les manchettes de l’éditeur en serrant de près les gloses ; le jeune homme de 20 ans utilise, lui, toute la marge pour y loger des citations grecques extraites de ses lectures. Parmi elles, deux mots des Sept Sages renvoient à Ausone. Or ces mêmes lieux ont été remarqués par Montaigne sur son Ausone de 1517, lui aussi d’acquisition ancienne, mais indéterminée (quatre mots en marge, dont deux grecs). On peut encore ajouter à cette première période, sur la base de considérations graphiques, les dix notes du Giraldi en latin et en grec. Signalons enfin que les quatre notes en latin qui ont été biffées sur le Beuther sont de la même époque et de la même main que le premier ex-libris du Térence et que l’ex-dono latin du Vida offert à Montaigne, eux aussi autographes et sans doute contemporains d’un séjour à Paris pour études.

C’est en 1564 (perlegi du 16 octobre), donc un an après la mort de La Boétie, que le conseiller Montaigne a achevé de lire et d’annoter en latin son Lucrèce, accumulant dans les gardes et dans les marges toutes sortes de remarques philologiques, philosophiques, esthétiques, avec une extrême minutie et à grand renfort de renvois intra-paginaux. Bien plus tard, il reprendra cette lecture pour placer, en français, des sortes de manchettes ou balises à bonne distance du texte. Cette seconde campagne pourrait être contemporaine de la rédaction du livre II des Essais (après 1574 ?), car deux des notes coïncident exactement avec les titres donnés aux deux chapitres extrêmes de ce livre. Plus de 1000 notes au total. C’est sans doute entre ces deux campagnes qu’il convient de placer les quelque 160 notes en français du Nicole Gilles caractérisées par l’usage d’une orthographe phonétique d’essai, la même que celle dont Montaigne a usé sur les premières notes récapitulatives de son Beuther, peu après la mort de son père (1568), peut-être en pensant à sa « reconversion » : le nouveau et peut-être ambitieux seigneur de Montaigne y révise avec soin les généalogies des grandes familles de France. Plus tard, au moment même où il achève ses Essais de 1580, Montaigne lit et annote en français la Guerre civile de César (achevé de lire du 25 février 1578) et consacre une page entière à faire le bilan, fort élogieux, de cette lecture, en des termes très proches de ceux dont il se sert dans les Essais. Pour ce qui est de la Guerre des Gaules, annotée pour partie par un secrétaire écrivant sous sa dictée ou son contrôle, il ne note que la date d’achèvement (21 juillet 1578)  d’une lecture visiblement interrompue pour passer à la Guerre civile, lue d’une traite. Plus de 700 notes au total.

Trois autres exemplaires indiquent la date de leur lecture par Montaigne auteur. Deux d’entre eux se contentent d’un jugement global, selon les trois modèles reproduits à la fin du chapitre « Des livres » (Essais, II, 10) : Herburt de Fulstin (février 1586) et l’édition donnée par Sauvage de la Cronique de Flandres suivie des Memoires d’Olivier de la Marche (6 mars 1586). Le troisième, un Quinte-Curce, contient, outre un bilan élogieux et daté (2 juillet 1587), une centaine de notes brèves en français, analogues à des manchettes.

Trois exemplaires ont aussi leur place dans cette liste, pour des interventions autographes difficiles à dater : sur le plat supérieur en parchemin d’un Léon L’Hébreu de 1549, Montaigne a copié une sentence grecque de Solon ; à la fin de son Pétrarque de 1550, bien longtemps après y avoir inscrit sa devise italienne de jeunesse, il note, toujours en italien, qu’il l’a lu et relu. Et c’est encore en italien qu’il copie le nom du duc d’Albe dans une marge de son Franchi Conestaggio de 1585.

Plusieurs de ces exemplaires présentent aussi de nombreux traits, accolades et soulignements, ainsi que quelques menues corrections à la plume.

Chaque ouvrage fait l’objet d’une présentation spécifique, avec fac-similé intégral ou partiel, et une nouvelle édition des notes de lecture par moi-même (trois modes de transcription en principe : version diplomatique, texte régularisé, texte modernisé ou traduction).

Alain Legros, 28 mai 2015