Arrêts du Parlement de Bordeaux au rapport de Montaigne

Localisation : Archives départementales de la Gironde

Introduction (A. Legros, 31/01/2014)
Fac-similés
Édition et glossaire (A. Legros, 2013)
Édition XML-TEI

Introduction

Les Archives Départementales de la Gironde conservent, dans des liasses classées par Gabriel Loirette au siècle dernier, 47 arrêts manuscrits du Parlement de Bordeaux au rapport de Montaigne. Arrêts ou plus exactement dicta, car ces textes, élaborés par les conseillers siégeant dans la Première des deux Chambres des Enquêtes du Parlement de Bordeaux qui jugeaient en appel, n’allaient devenir arrêts au sens propre qu’une fois lus à haute voix et validés par la Grand Chambre. Écrits par le relator (rapporteur) ou bien sous sa dictée, à tout le moins sous son contrôle, ils étaient signés par le président de la Chambre, qui fixait le montant des épices dues au rapporteur et aux commissaires, puis par le rapporteur lui-même, qui dressait la liste des conseillers présents par ordre d’ancienneté et de préséance ou d’« entrée », avant que le greffier n’indique au bas de l’acte la date du procès et parfois en marge le montant des amendes ou des dépens. Si l’on excepte les interventions nécessaires du président et du greffier, dix de ces dicta sont entièrement écrits de la main de Montaigne en écriture humanistique. Les trente-sept autres, en gothique cursive, ont été écrits par deux ou trois mains différentes, avec parfois des corrections ou additions du rapporteur, qui les signe tous « michel de mõtaigne » à une exception près. Pour trente-cinq d’entre eux, il a écrit lui-même en une ou deux colonnes la liste des président(s) et conseillers présents. Dans tous les cas, son propre nom vient en fin de liste, le plus souvent suivi de la mention « rapporteur » ou relator, abrégée ou entière.

Katherine Almquist, jeune universitaire américaine récemment décédée, a relancé l’intérêt des chercheurs pour ces années parlementaires de Montaigne, non seulement grâce à sa découverte d’un nouvel arrêt autographe au rapport de Montaigne (le dixième) et la publication de quatre arrêts de même type, mais aussi et surtout à la patiente collecte de quelque 350 arrêts où le nom de Montaigne apparaît dans la liste des conseillers présents. Elle nous permet aujourd’hui de comprendre pourquoi le président De Thou a pu juger le conseiller Montaigne assiduus et de rectifier ainsi le jugement contraire, aussi hâtif que convenu, de Paul Bonnefon (La Boétie studieux vs Montaigne nonchalant), à qui revient toutefois le mérite d’avoir, le premier, publié quelques arrêts de Montaigne et de La Boétie : P. Bonnefon, « Arrêts du Parlement de Bordeaux concernant Etienne de La Boétie et Michel de Montaigne, ou rendus sur leur rapport », Archives historiques de la Gironde, 28, 1893, p. 121-147 ; K. Almquist « Cinq arrêts du Parlement de Bordeaux, autographes inédits de Montaigne », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, n° 9-10, 1998, p. 13-38 ; ead., « Judicial Authority in Montaigne’s Parliamentary Arrêt of April 8, 1566 », Montaigne Studies, vol. 10, 1998, p. 213-228 ; A. Legros, « Montaigne rapporteur. Dix arrêts du Parlement de Bordeaux, premiers témoins de sa pratique du français écrit », Journal de la Renaissance, vol. 6, 2008, p. 293-304 ; id., Montaigne manuscrit, Paris, Editions Classiques Garnier, 2010, p. 103-133. On trouvera sur la procédure suivie à Bordeaux tous les éclaircissements nécessaires aux entrées « Magistrature » (K. Almquist), « Carrière de magistrat » et « Parlement de Bordeaux » (Anne-Marie Cocula) du Dictionnaire de Michel de Montaigne publié par Philippe Desan (Paris, Champion, nouvelle édition, 2007), ou encore dans le récent ouvrage d’Elise Frêlon sur Le Parlement de Bordeaux et la « loi » (1451-1547) (Paris, de Boccard, 2011), ainsi que dans les livres et articles nombreux et bien connus d’André Tournon, toujours attentif à quêter ce que le style de Montaigne écrivain pourrait devoir à son ancienne pratique de rapporteur.

C’est une tâche ardue, surtout quand on l’effectue seul(e), que ce dépouillement de liasses où le nom de « montaigne » (écrit aussi « montagne », « mõtaigne », « mõtagne », « montanhe », « montanie », « montanye ») se distingue parfois bien mal, selon la qualité d’écriture des conseillers (Rignac, Eymar, Bruzac, La Boétie sont très lisibles ; Merle, Fayard, Gascq sont beaucoup plus approximatifs) de quelques autres noms comme « merignac », « montaignac », « monents » alias « monenhs » ou « monench » ! La difficulté est encore accrue par la présence simultanée au Parlement de deux « Eyquem », « Montaigne » ou « Eyquem de Montaigne » : Raymond l’oncle (alias Bussaguet) et Michel le neveu (« notre » Montaigne), entre décembre 1557 (admission de Michel au Parlement) ou plutôt novembre 1561 (première inscription avérée de Michel à la Première Chambre des Enquêtes), et juin 1563 (mort de Raymond, le 4 juin). Quand il n’est pas précisé qu’il s’agit de « Montaigne le Jeune », ce qui permet de les distinguer, c’est seulement le fait que l’oncle siège à la Grand’Chambre ou à la Tournelle (année 1562-1563) en compagnie de collègues plus chevronnés que ceux de la Chambre où siège son neveu. Après le 4 juin 1563, l’hésitation n’est plus de mise, le patronyme « eyquem » (écrit parfois « eyquen ») ne peut plus désigner que le neveu. Le chercheur doit donc être attentif aussi à la possible présence de ce patronyme dans la partie du corpus comprise entre cette date et celle qui clôt l’activité de Montaigne conseiller, en juillet 1570.

Effectuée dans le cadre d’une mission récente des Bibliothèques Virtuelles Humanistes (BVH) aux Archives Départementales de la Gironde (ADG), la découverte, par Evelien Chayes (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes, partenaire des BVH), d’au moins deux « eyquem » dans des arrêts de septembre 1563, au rapport et sous la plume de Bertrand de Makanam (Macanan), laisse bien augurer des suites données à l’enquête initiée par K. Almquist. Pour s’en tenir aux seuls arrêts dont Montaigne a été le rapporteur, la présente édition numérique, en grande partie inédite, répond à sa manière, bien que trop tard, à un souhait dont celle-ci m’avait fait part : que nous précisions ensemble, à partir de copies issues de microfilms, les transcriptions qu’elle n’avait fait qu’ébaucher dans ses notes de 2003 confiées à mes soins (quelques erreurs de lecture comme il arrive à tout un chacun, nombreux crochets d’incertitude et cinq arrêts non transcrits : 1B 267 21, 1B 268 305, 1B 269 163, 1B 292 351, 1B 305 69). Dans la mesure où il permet désormais, par-delà l’examen in situ, de disposer de fac-similés numériques de très bonne résolution, donc de pratiquer grossissements et contrastes, le partenariat entre les BVH et les ADG permet aujourd’hui de réaliser en quelque sorte le vœu de notre regrettée collègue en mettant d’ores et déjà en ligne les quarante-sept fac-similés des arrêts au rapport de Montaigne et l’édition que j’en donne ici (A. Legros, 2013) après vérification et correction éventuelle de mes transcriptions par Pierre Aquilon (CESR), Rémi Jimenes et Mathieu Duboc (CESR-BVH).

Deux modes de transcription sont ici proposés. — La version quasi-diplomatique est aussi proche que possible de l’original (disposition, ratures, surcharges, ponctuation ou plutôt son absence), mais, à l’exception des textes de Montaigne autographes dûment reproduits (pour comparaison éventuelle des graphies avec l’ensemble du corpus : on conserve par exemple l’accent intérieur et le tilde de « Ale’me presidãt » pour « Alesme presidant »), les abréviations ont été développées et les majuscules sont parfois incertaines (L en particulier), soit qu’elles signalent le début d’une phrase soit qu’elles mettent un mot en valeur pour distinguer des pièces ou des décisions par les mots techniques adéquats. — Outre les procédures habituelles (distinctions i/j et u/v, insertion d’apostrophes, accentuation, généralisation des majuscules à l’initiale des noms propres, suppression des mots biffés), le texte régularisé est, quant à lui, donné en continu. Comme souvent dans les originaux (mais pas toujours, loin de là, quoi qu’on en ait dit), sa scansion est marquée par des majuscules précédées de barres obliques (on en trouve deux ou trois sur les originaux). Autres aménagements de cette seconde version : mise entre parenthèses de lettres présentes sur les originaux (certaines semblent indiquer une façon de prononcer régionale), rares et courtes explications syntaxiques mises en indice et entre crochets dans le corps du texte, enfin, sous le texte et en italique, noms normalisés des conseillers, montant des épices dues au rapporteur et aux commissaires, date d’enregistrement par le greffier. Quelques mots de commentaire peuvent aussi signaler en note des renvois internes aux arrêts publiés ou la mention d’un personnage connu que Montaigne a eu à juger en appel : par exemple Calvimont, cousin de La Boétie, et Turenne le père, pour s’en tenir aux arrêts considérés.

Dans les deux modes de transcription est préservée la distinction des trois parties du texte du dictum, introduites par des formules consacrées que la mise en page mettait en valeur : « Entre … Et … » (noms, qualités, mobiles et parties respectives des comparants ou de leurs mandants), « Vu… » ou « Vu le procès » (présentation par le rapporteur des pièces du procès sorties du sac issu du greffe), « Il sera dit… » (décisions de la cour, condamnation, dépens). Un jeu de couleurs permet par ailleurs de distinguer les mains : rouge pour Montaigne, gris foncé pour les scribes de profession, bleu pour le président, turquoise pour le greffier, noir pour l’éditeur. Après le rappel de la cote (liasse et pièce), puis la date de l’arrêt (quand il y a deux millésimes, le second est en nouveau style, même si ce dernier n’a été adopté au Parlement de Bordeaux qu’à partir du 1er janvier 1566) et les références à quelques publications antérieures (Bonnefon 1893, Almquist 1998, Legros 2008 et 2010), chaque pièce est numérotée de 1 à 47 selon l’ordre chronologique.

Il m’a semblé utile de constituer un Glossaire des mots et locutions juridiques rencontrés dans ces textes souvent arides, où Montaigne et ses collègues des Enquêtes traiitent surtout d’affaires de succession. En l’année 1567-68, il a pourtant été amené à prendre son tour à la Tournelle, donc à juger au criminel, comme le montre le Registre Secret établi pour cette année-là, document qui a échappé jusqu’ici aux biographes de Montaigne (voir ici-même, les « Registres Secrets du Parlement de Bordeaux »).

Quand il se retirera sur ses terres après avoir résigné sa charge de conseiller, Montaigne tiendra à apposer sur un mur du cabinet adjacent à sa bibliothèque une inscription latine où il se dit « dégoûté du service de la Cour et des charges publiques » (servitii aulici et munerum publicorum iamdudum pertaesus). Quand on lit par le menu les dicta, mais aussi, insérés parmi eux, des listes de « faits objectifs », de « griefs », de « causes à plaidoyer », d’« acquiescements à réception d’arrêt » ou de noms de témoins (une pratique dont les Essais se rappelleront), on est enclin à le comprendre… Au reste, comme a pu le constater l’équipe des BVH qui a travaillé aux Archives municipales de Bordeaux dans le cadre du projet ANR « Montaigne à l’œuvre », les pièces curieuses ne manquent pas, tantôt graves, tantôt légères, qu’on rencontre « d’aventure » : liste des artisans de Bordeaux ayant adhéré à la « nouvelle religion », procès où figure le père de Montaigne, récusation de Michel de Montaigne et de nombreux autres juges dans une affaire de séquestration et peut-être de viol, invitation d’un président assurément humaniste à « géhenner » le suspect « avec moderation » ! Sans oublier de distrayants dessins de bélier ou de juge croqué en pleine audience, des petits poèmes et quelques notes de musique. Ces juges n’étaient pas que des juges.

Bibliographie : P. Bonnefon, « Arrêts du Parlement de Bordeaux concernant Etienne de La Boétie et Michel de Montaigne, ou rendus sur leur rapport », Archives historiques de la Gironde, 28, 1893, p. 121-147 ; K. Almquist « Cinq arrêts du Parlement de Bordeaux, autographes inédits de Montaigne », Bulletin de la Société des Amis de Montaigne, n° 9-10, 1998, p. 13-38 ; ead., « Judicial Authority in Montaigne’s Parliamentary Arrêt of April 8, 1566 », Montaigne Studies, vol. 10, 1998, p. 213-228 ; A. Legros, « Montaigne rapporteur. Dix arrêts du Parlement de Bordeaux, premiers témoins de sa pratique du français écrit », Journal de la Renaissance, vol. 6, 2008, p. 293-304 ; id., Montaigne manuscrit, Paris, Editions Classiques Garnier, 2010, p. 103-133 ; id., « En souvenir de Katherine Almquist et à sa suite », Bulletin de la Société Internationale des Amis de Montaigne, n° 58, 2013-2, p. 33-40 (corrections apportées au tableau des « présences » de Montaigne publié en 1998). On trouvera sur la procédure suivie à Bordeaux des éclaircissements nécessaires aux entrées « Magistrature » (K. Almquist), « Carrière de magistrat » et « Parlement de Bordeaux » (Anne-Marie Cocula) du Dictionnaire de Michel de Montaigne publié par Philippe Desan (Paris, Champion, nouvelle édition, 2007), ou encore dans le récent ouvrage d’Élise Frêlon sur Le Parlement de Bordeaux et la « loi » (1451-1547) (Paris, de Boccard, 2011), ainsi que dans les livres et articles bien connus d’André Tournon, toujours attentif, depuis Montaigne. La glose et l’essai (Lyon, 1983 ; nouvelles éditions : Saint-Étienne, 1994 ; Paris, 2000)  à quêter ce que le style de Montaigne écrivain pourrait devoir à son ancienne pratique de conseiller et de rapporteur.

 

Alain Legros

Accès aux fac-similés

Édition intégrale et glossaire par Alain Legros

  1. Version quasi-diplomatique (arrêts réunis en un seul fichier, avec distinction des mains)
  2. Version régularisée (arrêts réunis en un seul fichier, avec distinction des mains)

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