La Servitude Volontaire, manuscrit de Bordeaux

Contre la Tyrannie et les Tyrans : La Servitude Volontaire, Copie anonyme de 1605
Localisation : Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 2199

Introduction (A. Legros, 12/10/2013)
Fac-similé
Édition (A. Legros, 2013)
Édition numérique (BVH-Epistemon, 2017)

Introduction

Conservé à la Bibliothèque municipale de Bordeaux (Bibliothèque Mériadeck) sous la cote Ms 2199, le manuscrit intitulé « La Boetie contre la tirannie et tirans. / La seruitude volontaire » comprend quatorze feuillets filigranés à la fleur de lys et numérotés 67-80 à la plume par le copiste lui-même en haut de page, puis 302-315 et 1-14 en pied de page par une main ultérieure et à la mine de plomb. Le document est protégé par une chemise où le nom de l’auteur et le titre du texte copié ont été reproduits par l’érudit Jules Delpit (main authentifiée par Nicolas Barbey, actuel responsable du département du Patrimoine).

La redécouverte de cette pièce parmi les papiers de Louis Desgraves est due à Hélène de Bellaigue (ancien conservateur du fonds ancien), qui l’a fait connaître et montré aux participants du colloque « Montaigne et sa région »  (Bordeaux, 13-16 septembre 2007). C’est à cette occasion que j’ai pu le voir et que Michel Magnien a commencé l’étude (à paraître) de ce nouveau témoin de la diffusion manuscrite du Discours de La Boétie.

Cette copie se distingue des autres copies connues par deux absences notables : celle des adresses à Guillaume de Lur-Longa et celle de l’éloge des poètes de la Pléiade, parmi lesquels Ronsard au moment où il travaillait à sa Franciade. On y trouve d’autre part un exposé différent des circonstances des meurtres de Domitien et de Poppée, quelques vocables propres (« couillonnerie », remarqué par Marie-Luce Demonet) et de nombreux syntagmes inversés comme « malheureux extremement » vs « extremement malheureux »  (ordre des mots conforme à celui qu’on trouve dans le Réveille-matin des François et de leurs voisins, 1574, Dialogue II, p. 181). Ces considérations devraient permettre aux spécialistes de proposer une datation du texte d’origine, peut-être antérieur à toutes les moutures connues du Discours.

Consultés sur ce point, Michel Magnien (philologue) et Anne-Marie Cocula (historienne) pensent que le texte copié est plus ancien que celui de 1553 dédié à Lur-Longa, voire qu’il pourrait s’agir d’un état premier du texte remontant aux années 1549-1551. Toujours de la même main, le « Passeport » final en vers semble corroborer ces conjectures quand il évoque les diverses avanies subies par ce malheureux texte au cours des décennies passées : « Camarades, laissez passer / puisqu’il n’y a de quoi fricasser / cette pauvre canne échappée  / d’entre les pattes d’un barbet / l’ayant d’une façon plumée / qu’il ne lui reste de dumet [duvet]. » Le titre de ce sizain précise qu’il est destiné à un prisonnier de guerre ou à un plaideur…

Quant à la copie elle-même, une autre pièce en vers, mais biffée, qui suit la copie permet de la dater avec exactitude. Le copiste-poète y évoque en effet avec émerveillement l’éclipse totale de soleil du 12 octobre 1605 qui fut visible seulement dans l’extrême sud-ouest de la France. (Voir : Les éclipses récentes et futures)

Sont ici proposés deux états de transcription : une version quasi-diplomatique (mise en page, ratures, ponctuation, distinctions entre u et v, i et j, et autant que possible entre majuscules et minuscules, apostrophes ou leur absence conformes à l’original, résolution des rares abréviations ou voyelles tildées) et une version modernisée (orthographe, ponctuation, gestion des genres et accords, des majuscules et minuscules, rares corrections) accompagnée de quelques explications qui peuvent être utiles aux non-spécialistes (entre crochets, chevilles syntaxiques incorporées au texte, mais aussi, en plus petits caractères, faux amis, mots et locutions disparues ou dont le sens a changé).

Sans prétendre commenter ici le texte du Sarladais ni gloser sur les rapports qu’il entretient avec celui de Montaigne, il faut rappeler qu’il devait, selon ce que dit l’auteur des Essais, figurer au centre de son livre comme un tableau de belle facture entouré de « grottesques ». En 1580, la première édition des Essais, lui a toutefois substitué, au milieu du « Livre premier », « Vingt et neuf Sonnets d’Estienne de La Boëtie » (eux-mêmes supprimés plus tard dans l’édition de 1595 comme sur l’Exemplaire de Bordeaux). Il est possible que cette décision ait été prise in extremis par l’auteur, mais aussi ou d’abord par l’éditeur Millanges, libraire officiel du Parlement, après la condamnation au feu, sur la place du palais de l’Ombrière toute proche, de trois volumes de textes jugés subversifs (Mémoires de l’Etat de la France sous Charles IX, éd. 1577, 1578, 1579), parmi lesquels se trouvait, sans distinction particulière, celui de La Boétie non nommé (il faudra attendre Montaigne pour que le nom soit révélé), non loin de la liste des notables de la ville qui s’étaient montrés particulièrement zêlés lors de la Saint-Barthélemy bordelaise…

À l’endroit de son livre où aurait dû se trouver sa propre édition du texte de son ami, voici ce qu’écrit Montaigne pour en expliquer la disparition (je cite l’édition de 1595) : « Mais oyons un peu parler ce garson de seize ans.  [Les éditions du vivant de Montaigne disent : 18 ans. Ici, en 1580 et en 1582, une suite d’astérisques : comme une cicatrice…]. Parce que j’ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumiere, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’estat de nostre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont meslé à d’autres escrits de leur farine, je me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l’autheur n’en soit interessee en l’endroit de ceux qui n’ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions : je les advise que ce subject fut traicté par luy en son enfance, par maniere d’exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mil endroits des livres. Je ne fay nul doubte qu’il ne creust ce qu’il escrivoit : car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se jouant : et sçay d’avantage que s’il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu’à Sarlac ; et avec raison : Mais il avoit un’autre maxime souverainement empreinte en son ame, d’obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouvelletez de son temps : il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu’à leur fournir dequoy les émouvoir d’avantage : il avoit son esprit moulé au patron d’autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouvrage serieux j’en substitueray un autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enjoué. »

Telle est la fin du chapitre « De l’amitié », dont le début gardera jusque dans l’édition posthume, cette annonce obsolète : « C’est un discours auquel il donna nom : La Servitude volontaire : mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement dépuis rebatisé, Le Contre Un. Il l’escrivit par maniere d’essay, en sa premiere jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d’entendement, non sans bien grande et meritee recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu’il peust faire : et si en l’aage que je l’ay cogneu plus avancé, il eust pris un tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l’honneur de l’antiquité : car notamment en cette partie des dons de nature, je n’en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n’est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu’il ne le veit oncques depuis qu’il luy eschappa ». L’hommage est ambigu : s’il eût vécu, La Boétie aurait assurément fait mieux encore ! Non pas un essai brillant d’étudiant, mais, lui aussi, des essais d’homme mûr et de libre facture…

Voici en tout cas comment, en parlant de Plutarque, Montaigne en vient à tirer la quintessence du texte de son ami à défaut d’avoir pu l’éditer : « ce sien mot, Que les habitans d’Asie servoient à un seul, pour ne sçavoir prononcer une seule syllabe, qui est, Non, donna peut estre, la matiere, et l’occasion à la Boeotie [sic], de sa Servitude volontaire. » Et de fait le Discours s’en prenait certes aux tyrans, mais peut-être aussi et surtout aux peuples qui par leur servilité rendent la tyrannie possible.

Mise à jour : 24 octobre 2014

Sur La Boétie, voir aussi :
Montaigne éditeur de la Boétie
Notes de lecture de La Boétie

Accès au fac-similé

Édition par Alain Legros

  1. Version quasi-diplomatique
  2. Version modernisée

Édition numérique

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