Les Essais de 1595 et leur « édition sonore »

Introduction
Liste des chapitres choisis

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Permettre d’entendre les Essais dans leur texte intégral est un pari : si les financements n’ont pas permis d’enregistrer leur totalité, un certain nombre de chapitres choisis sont offerts à l’écoute, sans coupure ni suppression des citations. Le choix du texte posthume de 1595 (préparé par Marie de Gournay) s’imposait, car l’Exemplaire de Bordeaux (édition de 1588 augmentée par Montaigne), malgré tous son intérêt, n’est pas «oralisable» tel qu’il nous est parvenu puisque les lignes manquantes ont dû être restituées grâce à l’édition de 1595.

Pour permettre à un acteur professionnel de s’approprier le texte, si difficile soit-il, et par conséquent faciliter l’écoute, il a fallu procéder en plusieurs étapes.

  1. La modernisation de l’orthographe (ou plutôt des graphies, car l’orthographe n’est pas stabilisée à l’époque) et la modification de la ponctuation d’origine : j’ai montré que celle-ci ne pouvait pas être la transcription du rythme réel et oral de la phrase de Montaigne, mais plutôt une segmentation syntaxique, avec quelques indications affectives, comme les points d’exclamation[1]. C’est donc en fonction de ma propre lecture (silencieuse, puis orale) que la ponctuation a été proposée, et parfois retouchée par d’autres auditeurs. Le texte de départ est celui que l’anonyme «Trismégiste» a mis en ligne dans les années 1995, relu et corrigé, avec ajout des citations en grec. Le transcripteur avait déjà développé les abréviations, utilisé la répartition moderne des i/j et u/v (dissimilation), ce qui a permis de travailler sur un texte en partie régularisé. Les graphies ont été modernisées d’abord de façon empirique (combinatoire de chaînes de caractères, utilisation d’un correcteur), ce qui a permis aux BVH de mettre au point un «script de modernisation» utilisable pour d’autres textes.
  2. La substitution de certains termes ou expressions ayant changé en français moderne et qui risquent d’induire des contresens : comme «aucuns» et «du tout» dans le sens positif de «quelques» et de «tout à fait», «police» dans le sens de «société», ou les différents sens de «si» et de «pourtant», plus variés à l’époque. Ces substitutions sont toujours proposées grâce à des termes présents dans le vocabulaire de Montaigne. Elles sont directement lues par l’acteur, mais les notes de bas de page de la version éditée (bientôt mise en ligne) indiquent l’original et donnent quelques explications pour les termes rares et maintenus dans le texte à entendre.
  3. La traduction française des citations en latin, grec et italien. Après quelques essais de lecture en les supprimant, j’ai décidé de les maintenir car souvent elles sont glissées dans le fil du texte et leur suppression modifie sensiblement le sens de celui-ci. L’acteur tente de rendre par un changement de ton la différence de statut. Le point de départ a été l’édition de la Pochothèque (Jean Céard et alii), mais ces traductions qui n’étaient pas faites pour être prononcées ont dû être modifiées pour augmenter leur clarté à l’écoute, notamment dans l’articulation avec le texte français. Les traductions procurées par l’édition de la Pléiade (Balsamo et alii), de Gallimard-Folio (éd. Naya et alii) et par celle de l’Imprimerie Nationale (André Tournon) ont été aussi d’une aide précieuse : le résultat est souvent un aménagement des trois[2]. Le recours littéral aux traductions modernes des textes classiques était peu utile, car, comme pour le vocabulaire, le principe d’utiliser le vocabulaire en usage dans les Essais a été suivi autant que possible, sans archaïser. Dans la version en vidéo synchronisée, on peut lire l’original et les références, que Montaigne n’indique jamais.
  4. L’enregistrement et le repérage des errata : comme pour toute édition, une édition sonore n’est pas à l’abri d’erreurs de lecture, repérées lors d’une écoute qui doit être la plus attentive possible. Les reprises sont évidemment plus délicates dans un fichier-son que sur un fichier-texte car les raccords ne doivent pas se remarquer, et le rythme de la phrase doit rester inchangé.

L’auditeur sera peut-être déçu de ne pas entendre une «restitution» de la prononciation du français tel que Montaigne aurait pu la proférer : il aurait fallu, à ce compte, demander à un occitaniste de nous offrir une prononciation «gasconne» d’époque. Pourquoi pas ? La pratique de ce texte, et malgré ce que Montaigne dit de sa préférence pour l’oral, est que les Essais, même s’ils ont été «dictés» à leurs débuts, ne sont nullement écrits pour être déclamés. Leur rhétorique est celle de l’écrit. Et qui connaît vraiment la prononciation d’un français «standard» entre 1580 et 1595? Elle dépend des régions, malgré les efforts des grammairiens du temps. Les restitutions actuelles, au théâtre en particulier, donnent l’illusion d’un français d’époque, amusant mais en grande partie inventé, sans tenir compte des réalités linguistiques variées. Autant offrir une prononciation moderne, l’essentiel étant que le texte soit compris le mieux possible.

Cette édition sonore, car il s’agit bien d’une «édition» avec un apparat critique qui ne s’entend pas, ne dispense aucunement de recourir à une édition moderne, à une adaptation, à une traduction intégrale, comme on voudra. Elle offre la possibilité d’écouter pour ceux qui ont des difficultés à lire, ou pour ceux qui veulent garder les mains libres. Elle intriguera l’auditeur, il s’insurgera, sautera d’un chapitre à l’autre, sera conquis par quelques passages, rebuté aussi. Et, je l’espère, il y reviendra.

Marie-Luce Demonet, 20 mars 2017

[1] Marie-Luce Demonet, « Interjection et exclamation chez Montaigne. L’expression des affects », dans La langue de Rabelais et la langue de Montaigne, Rome, Université de La Sapienza 2003, éd. F. Giacone, Genève, Droz, 2009, p. 387-404. <hal-00846270> ; « La langue à la chandelle : la diction savante du français à la Renaissance », colloque Langue commune et changement de normes, 2009, org. S. Branca, Université Paris III, Paris, Champion, 2011, p. 109-133. <hal-00846068> ; « Rhétorique de l’écrit imprimé à la Renaissance », Dossiers d’HEL, SHESL, « Écriture(s) et représentations du langage et des langues », Histoire, Épistémologie, Langage, 9, 2016, p. 146-161. <hal-01304885>
[2] Michel de Montaigne, Les Essais, éd. A. Tournon, Paris, Imprimerie Nationale, 1998 ; éd. J. Céard, D. Bjaï, B. Boudou, I. Pantin, Paris, La Pochothèque, 2001 ; éd. J. Balsamo, C. Magnien-Simonin, M. Magnien, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007 ; éd. E. Naya, D. Reguig-Naya, A. Tarrête, Paris, Gallimard, Folio, 2009.


Liste des chapitres choisis

Texte lu par Pierre Tissot.
Enregistrement par le studio Lunablue, Paris pour les premiers chapitres puis par La Machinamot, Paris.
Synchronisation, montage et multimédia par Jean-Philippe Corbellini, MSH Val de Loire

  1. Livre I
  1. Livre II
  1. Livre III
    • Chapitre 01, De l’utile et de l’honnête (Télécharger le MP3) (Vidéo à venir)
    • Chapitre 02, Du repentir (à venir)
    • Chapitre 03, De trois comerces (Télécharger le MP3) (Vidéo à venir)
    • Chapitre 05, Sur des vers de Virgile (à venir)
    • Chapitre 06, Des coches (à venir)
    • Chapitre 08, De l’art de conférer (Télécharger le MP3) (Vidéo à venir)
    • Chapitre 09, De la vanité (à venir)
    • Chapitre 11, Des boiteux (à venir)
    • Chapitre 12, De la physionomie (à venir)
    • Chapitre 13, De l’expérience (Télécharger le MP3) (Vidéo à venir)

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